Quand un village
devient un monde
Il y a déjà trois semaines, arpentant les rues floreffoises qui épongeaient joyeusement l’intensité de trois jours de fête, je faisais le point sur ce que je venais de vivre.
Trois jours particuliers qui nous ont permis, comme à chaque édition, de rire, de danser, de partager. Un week-end dont la charge émotionnelle fut exacerbée cette année, tant la sensation de « la dernière » était palpable et douloureuse.
Contenant mon envie de me révolter, je pris juste la peine de photographier l’effervescence retombante et me promis de tenter quelque chose.
À chaud, j’aurais probablement fait l’erreur de prendre parti, de cliver, de blâmer. Je suis donc très heureux d’avoir réprimé déception et colère pour laisser place à l’affection et à la bienveillance.
Voici donc une petite lettre d’amour que je commencerai à la première personne, tant mon propos est personnel. Espérant que, chemin faisant, je trouverai parmi vous quelques alliés qui permettront à ce texte de s’écrire, finalement, à la première personne du pluriel.

Mon histoire commence il y a 14 ans quand ma famille et moi-même avons posé nos valises à Floreffe, rue Mauditienne. Je peux encore me souvenir de la sensation qui fut la mienne en traversant le pont de la Sambre pour accéder à mon futur lieu de vie.
Les rayons du soleil couchant coloraient les remous légers de l’eau qui, eux-mêmes, offraient une danse paisible aux bateaux accostés sur le vieux port. Au-dessus, l’abbaye surplombait la vallée. Je fus immédiatement happé par ce décor qui semblait me proposer l’agréable possibilité de « passer ma vie en vacances ».
Culture et hédonisme ayant fait partie de ma construction, je savais et attendais avec impatience la période estivale accueillant Esperanzah et sa joyeuse vague humaine. J’avais hâte de découvrir l’événement et suis désormais fier de côtoyer de si près une organisation qui résiste à l’hégémonie des grands groupes et reste fidèle à ses engagements.
J’aimais sa programmation, ses décors, son esthétique, son joyeux désordre… Et chérissant si peu secrètement la fête, je n’allais certainement pas prétendre que trois jours de musique à quelques centaines de mètres de chez moi constituaient un sacrifice.
Honnêtement, cette première expérience et les treize qui ont suivi ont largement répondu à mes attentes. L’événement, qui était à la base « un festoche parmi les autres », devint au fil du temps un rendez-vous incontournable faisant partie de moi.

Mais ce texte n’est pas là pour honorer ce qu’est Esperanzah. Il est là pour défendre ce qu’il permet.

Ces quatorze éditions successives m’ont permis d’aborder l’expérience en tant que riverain. Il est facile d’occuper un village qui n’est pas le nôtre pour y vivre une expérience ponctuelle, mais qu’en est-il lorsque ce village est justement notre lieu de vie et qu’il faut le partager avec des inconnus et des inconnues ?
Là où certains de mes voisins et voisines verront une accumulation de contraintes de mobilité et d’agressions sonores, ce que je comprends sincèrement, j’ai la chance d’y trouver « le beurre et l’argent du beurre ». Pendant quelques jours, les agendas disparaissent un peu, les amis habitent la maison, les barrières sociales tombent dans le village car nous vivons tous et toutes la même expérience. Soudain, on s’aborde, on discute, on rit… Les plus petits et les plus petites découvrent la culture, les ados leurs premiers émois festifs en autonomie ; quant à nous, adultes, nous retrouvons à la fois ce luxe devenu assez rare de prendre le temps et, avouons-le, cette permission éphémère de laisser exploser une forme de liberté excessive et juvénile.
Malgré la magie qui semble opérer durant cette pause salutaire et annuelle, celle-ci n’apparaît pas d’un coup de baguette, mais grâce à la collaboration aussi improbable qu’efficace de plusieurs acteurs et actrices. Évidemment, il faut d’abord une équipe de rêveuses et de rêveurs suffisamment talentueuse, et probablement un peu folle, pour créer ce monde pendant un an. Il faut aussi l’abbaye pour que la magie ait une maison et ce décor improbable. Il faut une commune capable d’accueillir, pendant quelques jours, plusieurs fois l’équivalent de sa population. Il faut les commerçants et commerçantes, les associations, les bénévoles, les voisines et voisins patients, et même les quelques moins patients, pour nous rappeler que rien de tout cela ne va de soi.

Ce petit monde n’est pas né d’hier. En préparant cette lettre, j’ai découvert l’histoire des Prémontrés qui, déjà au XIIe siècle, ont investi l’abbaye. Je serais évidemment bien maladroit de chercher chez ces chanoines les valeurs d’un festival engagé contemporain. Neuf cents ans les séparent et leurs visions du monde n’ont probablement pas grand-chose en commun. Il existe pourtant une parenté qui me plaît.
Héritière d’un ordre qui, dès ses origines, faisait une place aux femmes comme aux hommes, la communauté prémontrée n’avait pas choisi Floreffe pour s’y enfermer. Elle associait vie intérieure et action vers l’extérieur : enseigner, accueillir, parcourir les territoires, prendre soin, transmettre. Depuis cette abbaye, elle regardait le monde et, surtout, allait à sa rencontre.
Bien des siècles plus tard, une autre génération eut cette drôle d’idée de faire venir le monde à Floreffe. Dans les années septente, « Le Temps des Cerises » investit à son tour l’abbaye. Pour sa troisième et dernière édition, près de 50 000 personnes vinrent arpenter ses chemins, écouter, partager, discuter, danser.
Esperanzah n’existait pas encore. Mais quelque chose dans l’image m’est étrangement familier.
Malgré mon appartenance extrêmement récente à cette belle histoire, je ressens énormément de fierté et mesure la chance que j’ai de pouvoir en faire partie. J’aimerais vous convaincre, ainsi que mes voisins et voisines, que cette histoire est notre trésor et que nous devons le protéger. Au risque de tomber dans le cliché mélo, on dit souvent qu’on s’aperçoit du bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va, mais comment faire quand on en est conscient avant qu’il ne franchisse vraiment la porte ?

Nous ne partageons évidemment pas tous et toutes les mêmes idées. Nous n’avons pas les mêmes besoins, les mêmes contraintes, ni les mêmes intérêts. De plus, nous vivons une époque qui semble nous inviter chaque jour un peu plus à choisir notre camp, à désigner celui d’en face et à défendre notre propre idée de la démocratie.
Je ne crois pas être davantage immunisé contre cette tentation, mais si le dénominateur commun était justement là ? Si, à notre toute petite échelle, nous pouvions déjouer un instant cette mécanique et nous rappeler que la démocratie n’est pas l’art d’avoir raison les uns contre les autres ? Et si nous pouvions écrire ensemble une suite à cette histoire où personne n’obtiendra probablement tout ce qu’il souhaite, mais où chacun aura été entendu, considéré et respecté ?
De cette manière, il ne s’agira plus d’obtenir gain de cause, mais bien de s’entraider pour préserver quelque chose qui nous dépasse tous, mais qui vaut la peine d’être maintenu.
Je ne connais pas les détails de ce qui s’est joué cette année. Je sais seulement que, vu d’ici, vous semblez toutes et tous un peu fatigués les uns des autres.
Alors, puisque j’ai commencé cette lettre en m’adressant à chacun·e d’entre vous, j’aimerais la terminer de la même manière. Non pas pour vous dire ce que vous devriez faire, mais simplement pour que vous sachiez ce que je vois depuis ma petite place de Floreffois.

salut à toi
l’abbaye
Tu as acquis un patrimoine extraordinaire. Tu en es aujourd’hui propriétaire, mais tu entres aussi dans une histoire commencée bien avant toi et qui continuera bien après nous toutes et tous. Je ne prétendrai certainement pas t’expliquer ce que doit devenir ton abbaye. Mais j’aimerais t’inviter à considérer qu’Esperanzah n’est peut-être pas seulement une contrainte héritée avec ses murs. Après plus de vingt ans, le festival est devenu l’une des couches de son histoire.
J’aime penser que, considérée comme une singularité à préserver et peut-être à réinventer ensemble, cette collaboration pourrait encore écrire de très belles pages.

salut à toi
floreffe
À l’échelle de notre pays, tu es une particularité. Un minuscule village qui, contrairement à d’autres dans le même cas, ne fait pas qu’accueillir un événement de grande ampleur mais qui a la chance de pouvoir aussi le construire et le vivre. Tu peux être fier d’abriter une exception culturelle qui se démarque par sa dimension profondément humaine et sa prise de distance avec le modèle dominant des grands événements.
J’imagine que cela représente un effort de gestion, une prise de position politique et des coûts dans un climat ambiant austère envers les administrations.
Néanmoins, tu n’es pas seulement le code postal d’un grand événement. Pendant quelques jours, tu es cet événement.

salut à toi
esperanzah
J’ai cru comprendre que la tâche n’est pas aisée pour toi : la lutte pour la survie dans cet univers culturel de plus en plus monopolisé par les grands groupes, la difficulté à proposer quelque chose de différent là où le public cherche le confort de l’attendu proposé partout ailleurs, les prix qui explosent dans tous les secteurs de ton activité…
J’ai entendu un technicien me dire : « Ça fait 20 ans que je bosse sur le festival, il vaut peut-être mieux repartir à zéro ailleurs que de mourir à petit feu ici .»
Comment le blâmer pour ces mots, après tant d’années à lutter pour proposer toujours mieux dans un contexte toujours un peu plus difficile ? Et pourtant, si l’abbaye est liée au festival, ce dernier est profondément lié à l’abbaye. Les habitués et habituées ont vu le festival évoluer au fil des années au sein de cet écrin de patrimoine et de nature.
Comment imaginer la scène principale sans le coucher de soleil derrière ? Sans la vue sur la vallée ? Sans l’allée colorée qui descend vers les autres scènes ? Sans le chemin du pont qui tremble sous les chants des campeurs ? Sans l’écho des basses sur les pierres centenaires ?
Avec tes bureaux dans les anciens locaux de la gare, tu es chez toi ! Tes équipes travaillent ici toute l’année. Ton histoire se confond avec celle de ce lieu depuis plus de vingt ans. Tu n’es plus seulement un festival accueilli à Floreffe, tu es aussi devenu un peu de Floreffe.

salut à vous
mes voisin·e·s
Je sais bien que nous ne vivons pas tous et toutes ces trois jours de la même manière. Certaines et certains les attendent toute l’année et d’autres les tolèrent. Et puis il y a celles et ceux qui préféreraient probablement passer ce week-end très loin de Floreffe.
Parce qu’accueillir le monde chez soi, ce n’est pas seulement « profiter de concerts à quelques centaines de mètres ». C’est aussi du bruit, des routes modifiées, des voitures, des milliers d’inconnus et d’inconnues devant nos maisons et un quotidien chamboulé pendant plusieurs jours. Je ne vous demanderai donc pas d’aimer Esperanzah comme je l’aime. Je vous propose seulement de regarder avec moi ce que sa présence rend possible : la fierté d’être les hôtes et hôtesses d’une singularité culturelle et sociale, bien sûr, mais aussi quelque chose de beaucoup plus simple : l’occasion de nous retrouver, de rencontrer celles et ceux que nous ne faisons habituellement que croiser et, parfois, simplement de boire un verre et de rire ensemble.
Si vous vous reconnaissez dans ces lignes, alors peut-être pouvons-nous commencer là.
Peut-être qu’en nous asseyant autour d’une table, sans pression ni posture, avec pour seul langage commun
la conviction que cette histoire mérite qu’on essaie de la continuer, nous pourrions doucement remplacer ce « je » par un « nous ».
Trouver ce dénominateur commun qui anime cette expérience hors du commun et continuer, quelques jours par an, à faire de notre village … un monde.
Un Floreffois un peu rêveur aussi…